Cuisine italienne sans viande : la cucina povera

Pourquoi le répertoire quotidien des campagnes italiennes se passe de viande, comment lier une sauce à l'eau des pâtes, et ce que fait le pain rassis.

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La cucina povera a mis au point deux gestes qui remplacent la viande et la crème : lier une sauce avec l’eau de cuisson amidonnée des pâtes plutôt qu’avec une matière grasse animale, et faire revivre le pain rassis dans la tomate plutôt que de le jeter. Dans l’Italie rurale d’avant les années 1950, la viande était un plat du dimanche ; le reste de la semaine reposait sur le blé dur, les légumineuses et l’huile d’olive.

Ce répertoire est utile à connaître pour une raison pratique : il a été mis au point par des gens qui n’avaient pas le choix, ce qui l’a obligé à être bon sans rien de coûteux. Aucun de ses plats ne cherche à imiter un plat de viande, et c’est précisément ce qui les rend solides.

Ce que recouvre la cucina povera

L’expression elle-même est d’usage récent : elle a été forgée pour désigner après coup des pratiques bien plus anciennes, et elle a beaucoup servi d’argument de vente. Ce qu’elle recouvre, en revanche, n’a rien de théorique.

Dans les campagnes de Toscane, de Campanie ou de Calabre, la viande se mangeait le dimanche et les jours de fête. Le reste du temps, on cuisinait ce que donnaient le potager et la réserve : des légumes de saison, des légumineuses sèches, des pâtes ou du pain, et l’huile d’olive du village. Cette répartition (légumes et légumineuses en base, huile d’olive comme corps gras, viande occasionnelle) est celle qui définit la structure d’assiette du régime méditerranéen.

C’est de là que sortent la caponata sicilienne, où l’aubergine frite est nappée d’une sauce aigre-douce au vinaigre et aux câpres, et les spaghetti aglio, olio e peperoncino, qui tiennent en trois ingrédients et dix minutes.

Plat Région Ce qui le fait tenir sans viande
Pappa al pomodoro Toscane Pain rassis compoté dans la tomate jusqu’à disparaître
Pasta alla Norma Sicile Aubergine frite, sauce tomate, ricotta salée râpée
Cacio e pepe Latium Émulsion d’eau amidonnée, de pecorino et de poivre
Pasta e fagioli Vénétie et Campanie Céréale et légumineuse dans la même assiette

La mantecatura, ou comment lier sans crème

La leçon italienne la plus directement utile tient en un geste : lier la sauce avec l’eau de cuisson des pâtes.

Le réflexe courant consiste à égoutter les pâtes dans l’évier, à jeter toute l’eau, puis à ajouter de la crème ou un filet d’huile pour que l’ensemble ne colle pas. Les cuisiniers italiens font l’inverse. Ils sortent les pâtes de la marmite une à deux minutes avant la fin de la cuisson, les versent dans la sauteuse où attend la sauce chaude, et ajoutent une louche de l’eau de cuisson.

Il reste à agiter vivement sur feu vif. L’amidon en suspension dans l’eau s’unit au corps gras et forme une émulsion brillante qui enrobe la pâte, laquelle finit sa cuisson dans la sauce et s’en imprègne au lieu de la recevoir par-dessus. C’est ce qui rend crémeux des spaghetti aglio, olio e peperoncino où il n’y a que de l’huile, de l’ail et du piment.

Deux choses font échouer le geste. Une sauteuse trop petite, où l’on ne peut pas remuer franchement. Et une eau de cuisson trop peu salée ou trop claire parce qu’on a cuit les pâtes dans un volume d’eau énorme : c’est l’amidon qu’on cherche, donc une eau un peu trouble vaut mieux qu’une eau limpide.

Le pain rassis comme ingrédient à part entière

L’Italie rurale ne jetait pas le pain, et la Toscane en a tiré trois plats qui tiennent debout tout seuls. Le pain toscan se fait traditionnellement sans sel, ce qui le rend fade seul mais parfait pour absorber une sauce franchement assaisonnée.

En hiver, la pappa al pomodoro et la ribollita font mijoter le pain sec dans la tomate ou le bouillon de légumes jusqu’à ce qu’il se défasse complètement et donne une texture épaisse que rien d’autre ne produit.

En été, la panzanella va dans l’autre sens. Le pain est trempé à l’eau, essoré à la main, puis mélangé à des tomates très mûres, du concombre, de l’oignon rouge et du basilic. Le jus des tomates finit le travail. Le point qui décide du résultat est l’essorage : un pain gorgé d’eau donne une bouillie, un pain bien pressé reprend le jus des tomates et garde du grain.

Gras, acidité, herbe fraîche

Pour cuisiner italien sans viande, aucun produit compliqué n’est nécessaire. Trois éléments suffisent, et ce sont leurs proportions qui font la différence.

Un corps gras qui a du goût, à savoir une huile d’olive vierge extra que vous aimez crue. Une acidité, apportée par des tomates mûres ou par un trait de vinaigre de vin rouge. Une herbe fraîche ajoutée tard, basilic déchiré à la main ou persil plat ciselé, jamais cuite longuement, parce que la chaleur prolongée lui retire exactement ce pour quoi on la met.

L’insalata caprese illustre cet équilibre mieux que n’importe quel plat mijoté, à une réserve près qu’il faut poser clairement : ce n’est pas un plat de cucina povera. C’est une création du vingtième siècle, née à Capri, et elle n’appartient pas au répertoire paysan dont parle le reste de cet article. Elle relève d’une autre idée, celle du produit qu’on ne cuisine pas.

Ce qu’elle demande est donc uniquement de la qualité : une tomate à température ambiante et non sortie du réfrigérateur, une mozzarella di bufala égouttée, du basilic frais, du sel et de l’huile d’olive. Ni vinaigre balsamique ni crème de balsamique, qui écrasent la mozzarella sous le sucre.

Les recettes citées

Pappa al pomodoroItalie⏱ 45 min

Pappa al pomodoro

La célèbre soupe paysanne toscane à la texture veloutée, mijotée avec du pain rassis de campagne, de douces tomates mûres, de l'ail et du basilic frais.

Facile·483 kcalVegan
Spaghetti aglio, olio e peperoncinoItalie⏱ 22 min

Spaghetti aglio, olio e peperoncino

Le joyau minimaliste de la cuisine napolitaine, où l'ail doux doré dans l'huile d'olive et l'eau de cuisson créent une émulsion soyeuse parfaite.

Facile·569 kcalVegan
Insalata CapreseItalie⏱ 10 min

Insalata Caprese

La reine des salades de l'île de Capri, célébrant la fraîcheur pure des tomates gorgées de soleil, de la mozzarella di bufala et du basilic parfumé.

Facile·408 kcalSans gluten
Pasta alla NormaItalie⏱ 55 min

Pasta alla Norma

Le fleuron de Catane, des aubergines frites, une sauce tomate au basilic et de la ricotta salée râpée.

Moyen·488 kcal
Cacio e pepeItalie⏱ 20 min

Cacio e pepe

Trois ingrédients et une crème de pecorino liée à l'eau de cuisson, poivrée jusqu'au bout des lèvres.

Moyen
Pasta e fagioliItalie⏱ 55 min

Pasta e fagioli

Soupe épaisse de haricots borlotti et petites pâtes, parfumée au romarin et à l'ail, avec un filet d'huile d'olive crue.

Facile·491 kcalVegan
PanzanellaItalie⏱ 25 min

Panzanella

Salade toscane de pain rassis gorgé de jus de tomates mûres, avec oignon rouge, concombre, basilic et une vinaigrette à l'huile d'olive.

Facile·456 kcalVegan
CaponataItalie⏱ 60 min

Caponata

Ragoût sicilien d'aubergines fondantes, céleri, olives et câpres, lié d'une sauce tomate aigre-douce au vinaigre et au sucre.

Moyen·390 kcalVeganSans gluten
RibollitaItalie⏱ 80 min

Ribollita

Soupe toscane épaisse de haricots cannellini, chou noir et légumes, épaissie au pain rassis et réchauffée jusqu'à la consistance d'une purée.

Moyen·492 kcalVegan

Questions fréquentes

La cuisine italienne traditionnelle contient-elle beaucoup de viande ?

Au quotidien, historiquement, très peu. Dans l’Italie rurale d’avant le boom économique des années 1950 et 1960, la viande était une dépense de dimanche ou de fête. L’ordinaire reposait sur les céréales, les légumineuses, les légumes de saison et l’huile d’olive, et c’est de là que vient l’essentiel du répertoire régional que l’on cuisine encore.

Le parmesan est-il végétarien ?

Non. Le Parmigiano Reggiano AOP est fabriqué avec de la présure de veau, et le pecorino romano est lui aussi présuré à l’animal. Si le point compte pour vous, cherchez des fromages à pâte dure coagulés au ferment microbien ou végétal, qui existent et sont étiquetés comme tels, ou remplacez le fromage par une huile d’olive fruitée et des amandes ou des noix grillées mixées avec du sel.

À quoi sert exactement l’eau de cuisson des pâtes ?

Elle est chargée de l’amidon libéré par le blé dur, et cet amidon sert d’agent liant. Agitée vivement avec de l’huile d’olive ou du fromage fondu, elle forme une émulsion stable et brillante qui tient à la pâte au lieu de glisser au fond de l’assiette. C’est ce qui remplace la crème, et c’est gratuit.

Faut-il saler l’eau des pâtes, et combien ?

Oui, parce que c’est le seul moment où la pâte elle-même est assaisonnée ; salée en surface ensuite, elle reste fade à l’intérieur. Comptez autour de dix grammes de gros sel par litre d’eau. Attention en revanche si vous comptez utiliser beaucoup d’eau de cuisson pour lier une sauce déjà salée, comme un cacio e pepe : dans ce cas, salez l’eau plus légèrement.

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